Lorsque l’hiver se dissipe pour céder la place au printemps, ce canal s’éveille avec de douces vagues sur lesquelles le soleil se couche et se lève chaque jour. Tout au long des saisons, le canal Rideau demeure constant, bien que les paysages avoisinants oscillent entre la verdure abondante, les feuilles tombantes et la neige. Aujourd’hui, de nombreux Ontariens perçoivent ce canal comme une belle patinoire ou une destination idéale pour un rendez-vous romantique. Pourtant, tout comme ses 202 kilomètres de longueur et sa capacité à joindre la rivière des Outaouais au lac Ontario, l’histoire de ce canal est bien plus longue et fascinante que l’on pourrait penser au premier abord.

Le processus de construction
Le canal Rideau a été construit entre 1826 et 1832 à l’aide d’un système de « slackwater, » une stratégie assez innovante (Rideau Canal, 2024). Bien que peu était à l’affut de cette technologie, elle a tout de même permis aux ouvriers et aux ingénieurs de lier des lacs et des rivières à travers l’Amérique du Nord. L’envergure de ce projet était énorme et n’avait aucun précédent, demandant notamment la réorganisation de plusieurs kilomètres d’arbustes, de forêts inhabitées, de zones humides et de terrains rocheux (Rideau Canal, 2024). Les communautés environnantes étaient sous-peuplées et composées de quelques groupes de colons. Ainsi, la construction a dû surmonter d’innombrables obstacles territoriaux et inonder plus de 202 kilomètres, tout en veillant à ce que le barrage créé soit d’une profondeur navigable (Rideau Canal, 2024). Afin de comprendre la difficulté de cette tâche, imaginez essayer à la fois de creuser et de remplir une immense baignoire avec suffisamment d’eau pour qu’un navire puisse se déplacer de façon sécuritaire !

L’objectif derrière cette folie calculée
Bien qu’intimidant dans son envergure, ce projet est désormais reconnu comme l’une des merveilles d’ingénierie du dix-neuvième siècle, mais est aussi devenu un site historique national de renom depuis 1925 (Gouvernement du Canada, s.d.). Cette voie navigable est non seulement impressionnante d’un côté structurel, mais aussi bien conservée, témoignant ainsi de sa conception ingénieuse. Cependant, vous vous demandez peut-être quel était son objectif ? Eh bien, ce canal avait simultanément un but économique et un but militaire. Il facilitait le transport commercial des marchandises et les déplacements des personnes, mais permettait aussi le dessin d’une ligne fiable de ravitaillement militaire (Gouvernement du Canada, s.d.). Cette utilité était particulièrement importante à la suite de la guerre de 1812, que les Canadiens ont bel et bien remporté (Gouvernement du Canada, s.d.). Toutefois, ce conflit a compliqué la relation fragile qui existait entre les États-Unis et le Canada à l’époque. Cette guerre a aussi illuminé que la capacité navale du Canada était inadéquate. Par conséquent, le canal permettait au Canada de s’assurer que ses navires et ses forces militaires puissent avoir une route sécurisée par laquelle se déplacer. Ce canal offrait également une alternative au fleuve Saint-Laurent à utiliser pour défendre le pays (Gouvernement du Canada, 2022).
Les ouvriers dans les coulisses
Puisque le Canada cherchait à améliorer sa force navale, ce canal était essentiellement un outil militaire. Il était donc nécessaire que la personne en tâche de diriger ce projet soit compétente dans les domaines de la défense et de l’innovation. En tant qu’ingénieur militaire, le lieutenant-colonel John By était précisément l’homme nécessaire (Gouvernement du Canada, 2022). Le colonel a collaboré avec les Royal Engineers afin de concevoir un plan d’ingénierie où le canal Rideau serait divisé en vingt-trois sections lors du processus de construction (Rideau Canal, 2024). Cette coopération a transformé cette tâche ardue en une opération organisée, où plusieurs groupes d’entrepreneurs travaillaient sur leur propre section sous la supervision d’ingénieurs gouvernementaux (Watson, 2023). Des milliers de travailleurs, surtout des immigrants irlandais et des Canadiens français, ont donc commencé à travailler en nettoyant des terres forestières, en excavant des roches et en construisant des barrages (Gouvernement du Canada, s.d.). Au fil du temps, des ouvriers, des menuisiers et des maçons se sont livrés à un travail assidu dans plusieurs camps de construction, comme celui de Upper Brewers.

Or, les conditions dans lesquelles ses travailleurs œuvraient n’étaient pas du tout idéales. Les ouvriers canadiens-français étaient avaient déjà vécu des conditions de travail difficiles dans le commerce du bois et cherchaient du travail à la suite d’une baisse de demande dans le milieu. (Watson, 2023). De même, plusieurs immigrants irlandais étaient appauvris et tout autant à la recherche d’emplois après le déclin de l’industrie du textile en Irlande (Watson, 2023). Puisque la demande de main-d’œuvre était si grande, souligner que ces hommes ont enduré des conditions de travail pénibles ne serait qu’un euphémisme. Ces ouvriers et ces travailleurs spécialisés ont enduré des températures extrêmes, des blessures et des maladies, et certains sont mêmes décédés (Government of Canada, n.d.). Le danger présenté par le travail lui-même a engendré la mort d’innombrables hommes dû aux noyades, aux chutes de rochers et aux explosions de poudre noire (Watson, 2023). Ils travaillaient aussi avec acharnement, pendant plus de quatorze heures par jour, afin de couper des arbres et dégager des excavations. Ils pouvaient rarement se reposer pendant plus d’une journée par semaine et devaient même dormir dans des cabanes qui ne leur offraient que très peu de confort et d’intimité (Watson, 2023).

Les demandes physiques de ce travail étaient aussi amplifiées par la présence unique d’épidémies de paludisme dans la région des Grands Lacs. À la fin des années 1800, le sud de l’Ontario était affligé par un paludisme endémique qui a continué de tuer des ouvriers et des familles entières tout au long du siècle. Les autorités publiques et médicales pensaient que la mauvaise qualité de l’air causée par l’eau stagnante ou la décomposition des végétaux était à blâmer (Bradburn, 2021). Pourtant, les experts reconnaissent dorénavant que les moustiques porteurs de la variante « Plasmodium vivax » sont les véritables coupables pour cet essor dans les cas de paludisme (Bradburn, 2021). Puisque les travailleurs dormaient et travaillaient dans des espaces confinés, les moustiques pouvaient les piquer aisément les uns après les autres et propager le virus à une vitesse assourdissante. Ainsi, plusieurs ouvriers ont contracté cette maladie et plus de 500 en sont décédés, ce qui a mené à la création de cimetières sur les abords de plusieurs postes de travail (Rideau Canal, 2024).
Par conséquent, le fait d’apprécier l’ingénierie innovante du canal Rideau permet aussi de célébrer et de reconnaître la ténacité de ces travailleurs, qui ont œuvré inlassablement afin de compléter ce projet. Malgré la mort de ces ouvriers et de leurs familles, dont les noms ont été effacés par le passage du temps, nous pouvons quand même percevoir, dans le fruit de leur labeur, leur minutie, leur dévouement et leur sacrifice.
Du passé au présent
Le canal Rideau avait comme objectif initial de servir de route de ravitaillement militaire dans une époque d’instabilité et de guerre. Malgré cela, cette route a tout de même agi comme un moyen de dissuasion très efficace contre toute attaque potentielle. En pratique, ce canal a eu plusieurs rôles, tels que passage de voyage pour les immigrants, pour les commerçants ou les couples (Gouvernement du Canada, 2022). Or, bien qu’il y ait un manque important d’information sur l’impact de ce canal sur les communautés autochtones locales, il est indéniable que sa construction a modifié la nature environnante à tout jamais. Ce projet a eu des retombées considérables dans plusieurs pratiques autochtones, comme la chasse traditionnelle, la pêche, le commerce ou même l’accès aux espaces de rassemblement qui existaient précédemment (Rideau Canal, 2024). Ainsi, ce canal est en soit un exploit et une transformation, mais aussi un obstacle pour plusieurs groupes et leurs modes de vies.
Aujourd’hui, tenter d’imaginer Ottawa et Kingston sans le canal est tout aussi inconcevable qu’essayer de visualiser Toronto sans la Tour CN. Le Rideau a servi de moyen de transport fiable pour de nombreux individus, a permis la distribution d’innombrables marchandises pour les entreprises locales et a rendu plusieurs pêcheurs heureux avec des poissons délicieux (Rideau Canal, 2024). Ultimement, cette voie navigable sur laquelle les bateaux circulent et les citoyens patinent aisément, témoigne des vies et des difficultés des hommes et des femmes qui ont contribué à la construction du pays dans lequel nous habitons aujourd’hui.
Écrit par : Thanina Maouche
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In-Text Citations
Gouvernement du Canada. (2022). Culture et Histoire: Lieu Historique National duCanal-Rideau
Rideau Canal National Historic Site. (2024). History of the Rideau Canal
Watson, Ken. (2023). Human History of the Rideau. Rideau Canal National Historic Site of Canada
Pictures
Rideau Canal National Historic Site. (2024). History of the Rideau Canal
